De l’origine africaine à la montée du nationalisme européen : un long détour par l’histoire.
L’histoire européenne, lorsqu’on la considère dans la longue durée, révèle un paradoxe profond. Le continent qui voit aujourd’hui progresser des forces politiques obsédées par leur nationalisme européen, est pourtant le produit de migrations successives, d’influences multiples et d’échanges permanents. L’Europe n’est pas née fermée : elle est née traversée.
Sur le plan biologique, tous les êtres humains descendent de l’Homo sapiens, apparu en Afrique il y a environ 300 000 ans. Les premières migrations hors du continent africain ont progressivement peuplé l’Eurasie, faisant de l’Europe un espace d’accueil et de transformation. Les populations qui s’y sont installées au fil des millénaires — chasseurs-cueilleurs, agriculteurs venus d’Anatolie, peuples des steppes — ont constitué un tissu génétique et culturel composite. L’idée d’une Europe originelle, homogène et immuable, ne résiste ni à la science ni à l’archéologie.

Durant une longue période médiévale, l’Europe occidentale ne constituait d’ailleurs pas le centre du monde intellectuel. Les grandes capitales du savoir se trouvaient ailleurs, notamment à Bagdad, à Cordoue ou encore au Le Caire. C’est grâce aux traductions arabes que la philosophie grecque, la médecine antique, les mathématiques et l’astronomie ont été transmises à l’Europe latine. La Renaissance européenne doit donc son essor aux savoirs conservés, enrichis et diffusés dans le monde arabo-musulman. L’Europe moderne n’est donc pas seulement héritière d’Athènes et de Rome ; elle l’est aussi de Bagdad et d’Al-Andalus.
Le tournant colonial : domination et exploitation.
À partir du XVe siècle, un basculement s’opère. Les progrès en navigation, en armement et en organisation financière permettent aux européennes d’étendre leur domination au-delà de leurs frontières. Ce mouvement culmine au XIXe siècle avec la Colonisation de l’Afrique. Le continent africain se transforme en espace d’exploitation économique et de rivalités impériales. L’extraction de ressources, l’imposition de frontières arbitraires et l’administrations coloniales fondées sur la hiérarchie raciale redessinent les équilibres locaux.
Au Moyen-Orient, l’effondrement de l’Empire ottoman ouvre la voie à une recomposition territoriale orchestrée par les puissances européennes. Des États sont constitués selon des logiques stratégiques qui ne coïncident pas toujours avec les réalités historiques, tribales ou confessionnelles. Ces constructions politiques fragiles porteront longtemps les traces de cette genèse extérieure.
Après l’indépendance : la continuité économique de l’hégémonie du Nationalisme européen.
Les indépendances du milieu du XXe siècle marquent une rupture juridique avec l’ordre colonial. Mais, elles ne signifient pas pour autant une rupture totale des dépendances. Les économies des anciennes colonnies restent structurées autour de l’exportation des resources vers les centres financiers mondiaux (Londres, New York). Les politiques d’ajustement promues par Fonds monétaire international et Banque mondiale ont consolidé des modèles économiques dépendants, accentuant la vulnérabilité des États nouvellement souverains. Ainsi, l’indépendance politique n’a pas toujours été accompagnée d’une autonomie économique véritable.
Dans ce contexte, les fragilités institutionnelles, les tensions internes et les interventions extérieures successives ont contribué à produire des crises durables. Les migrations contemporaines vers l’Europe s’inscrivent dans cette histoire longue. Elles ne peuvent être réduites à un simple phénomène conjoncturel. Elles résultent d’interactions historiques complexes entre domination passée, interdépendance économique et déséquilibres géopolitiques persistants.

Or, ces mouvements migratoires interviennent dans une Europe elle-même traversée par le doute. Les mutations économiques liées à la mondialisation, la désindustrialisation de certaines régions, la précarisation sociale et le sentiment de déclassement ont fragilisé des segments importants des populations européennes. À cela s’ajoute une crise de confiance envers les élites politiques et économiques, perçues comme éloignées des réalités quotidiennes.
C’est dans ce climat que s’observe la progression de formations nationalistes et identitaires dans des pays tels que la France, l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie ou la Pologne. Ces mouvements articulent un discours centré sur la souveraineté, la protection des frontières et la défense d’une identité perçue comme menacée. Ils prospèrent sur la crainte du déclin, qu’il soit démographique, culturel ou économique.
La montée actuelle du nationalisme européen.
Le paradoxe apparaît alors avec une acuité particulière. Un continent historiquement façonné par les migrations, enrichi par des influences extérieures et devenu puissance mondiale grâce à son ouverture maritime et commerciale, développe aujourd’hui un discours de fermeture. La mémoire coloniale, partielle ou conflictuelle, nourrit une tension non résolue entre universalité proclamée des droits humains et repli national.
Comprendre la montée actuelle de l’extrême droite en Europe exige donc de replacer le phénomène dans cette profondeur historique. Il ne s’agit ni de réduire les dynamiques politiques contemporaines à la seule question coloniale, ni d’ignorer la responsabilité des acteurs présents, mais de reconnaître que les trajectoires collectives laissent des héritages durables.
L’Europe se trouve aujourd’hui face à elle-même. Elle doit affronter une question essentielle. Peut-elle assumer pleinement son passé — ses apports, ses dominations, ses contradictions — et construire un projet politique cohérent avec son histoire réelle ? Ou choisira-t-elle de se redéfinir contre une partie de ce qu’elle a été ?
