Avons-nous perdu le sens du beau ? Le Liban mérite-t-il encore qu’on se batte pour lui ?

Il fut un temps où le beau n’avait pas besoin d’être expliqué.
Il se reconnaissait dans un geste, un regard, une façade ancienne, une parole juste. Aujourd’hui, la question se pose avec une inquiétude sourde : avons-nous perdu le sens du beau ? Et au Liban, cette interrogation prend une dimension plus grave encore. Car perdre le beau, ici, c’est parfois perdre l’espoir. Alors une autre question s’impose, douloureuse mais nécessaire : le Liban mérite-t-il encore qu’on se batte pour lui ?
Le beau n’est plus une priorité.
Le beau n’est pas seulement esthétique. Il est équilibre, harmonie, respect du rythme humain. Or, dans un monde saturé de vitesse, de bruit et d’images jetables, le beau semble devenu secondaire. On consomme, on remplace, on oublie. Le regard se fatigue, l’âme aussi.
Au Liban, cette perte est encore plus visible. Des bâtiments historiques laissés à l’abandon, des paysages défigurés, des villes qui survivent plus qu’elles ne vivent. Le beau est sacrifié sur l’autel de l’urgence, du profit rapide, du “tant pis”.

Et pourtant, ce pays a longtemps été un sanctuaire du beau. Dans son architecture, sa musique, sa cuisine, ses conversations. Le Liban savait marier l’élégance à la simplicité, la profondeur à la joie. Aujourd’hui, cette mémoire semble s’effriter.
Quand le laid devient une habitude.
Le danger n’est pas seulement de perdre le beau, mais de s’habituer au laid.
S’habituer au chaos, à la laideur visuelle, à la vulgarité des discours, à la violence symbolique. Quand le laid devient normal, le beau paraît superflu, voire naïf. Or un peuple qui ne protège plus le beau finit par ne plus se protéger lui-même.
Le Liban souffre de cette accoutumance. Non par manque de sensibilité, mais par épuisement. Comment défendre le beau quand on lutte pour survivre ? Comment rêver quand on manque de tout ? Et pourtant, c’est précisément dans ces moments-là que le beau devient vital. Il est une forme de résistance silencieuse.
Se battre pour le Liban : pour quoi, pour qui ?

Alors, le Liban mérite-t-il encore qu’on se batte pour lui ?
La réponse n’est ni simple, ni romantique. Se battre pour le Liban ne signifie plus se battre contre quelqu’un, mais se battre contre l’indifférence, contre le renoncement, contre la tentation de tout abandonner.
Le Liban ne mérite pas qu’on se batte pour ses dirigeants, ni pour ses systèmes usés. Il mérite qu’on se batte pour ce qu’il a de plus fragile : sa culture, son âme, sa capacité à créer du beau même dans la douleur. Se battre pour le Liban, c’est refuser qu’il devienne un simple souvenir mélancolique.
Le beau comme acte de résistance.
Créer du beau aujourd’hui est un acte courageux.
Restaurer une maison, écrire un texte sincère, organiser un événement culturel, transmettre une valeur, protéger un arbre, élever un enfant avec amour… Tout cela est politique, au sens le plus noble du terme. C’est dire : je refuse que tout s’effondre.
Le Liban a encore des artistes, des penseurs, des artisans, des rêveurs. Tant qu’ils existent, le combat a un sens. Le beau n’est pas un luxe : c’est une nécessité morale. Il rappelle que la vie peut être digne, même quand elle est difficile.

Ne pas abandonner le regard.
Avons-nous perdu le sens du beau ? Peut-être.
Mais il peut se réapprendre. Il commence par le regard que l’on pose sur les choses, sur les autres, sur ce pays cabossé. Tant que certains continuent à voir la beauté là où d’autres ne voient que des ruines, le Liban mérite encore qu’on se batte pour lui.
Pas avec des cris, mais avec de la fidélité.
Pas avec des slogans, mais avec des actes.
Et surtout, sans jamais renoncer à cette idée essentielle : un pays qui perd le beau perd son âme. Et une âme, aussi blessée soit-elle, mérite toujours d’être défendue.
