Beyrouth, la mer et le surréalisme de la survie.
À Beyrouth, pour ne pas perdre la tête, il faut accepter que la gravité soit une notion purement facultative. C’est exactement ce que nous rappelle la cinéaste Dima El-Horr avec son documentaire Et les poissons volent au-dessus de nos têtes. Présenté récemment au cinéma Métropolis, ce film brosse le portrait de trois hommes suspendus au-dessus du vide national. Face à la Méditerranée, Réda, Adel et Qassem tuent le temps avant que le temps ne finisse par les achever. Dans ce pays où l’électricité est un miracle, regarder l’eau reste heureusement une activité gratuite et accessible à tous.

La réalisatrice filme ces âmes fatiguées sur la plage publique de la corniche avec une infinie et bouleversante tendresse. Sa caméra, qu’elle porte elle-même à l’épaule, capte l’immense dignité de ces corps abîmés par l’histoire. Le résultat est un essai cinématographique d’une douceur trompeuse, un aller-simple pour le somnambulisme beyrouthin. Au fond, ce film ressemble à notre quotidien : on attend un choc qui est pourtant déjà là.
L’art de regarder l’horizon quand le ciel nous tombe sur la tête.
Le titre du film n’est pas une simple coquetterie poétique pour briller dans les festivals internationaux. Voir des poissons voler dans le ciel est le diagnostic clinique d’un pays qui marche totalement sur la tête. Depuis le cataclysme du port en août 2020, les Libanais savent que le paysage peut s’inverser en deux secondes. Si les poissons volent, c’est que la mer s’est soulevée ou que nous sommes déjà tous en train de couler.
Dima El-Horr signe ici une coproduction internationale entre le Liban, la France et l’Arabie Saoudite. Pour financer le deuil national, il faut visiblement exporter nos larmes et chercher de l’argent un peu partout. Au montage, le rythme est volontairement lourd, calqué sur le pouls d’une population en état de choc permanent. La musique de Pierre Aviat et le bruit des vagues créent un tapis sonore isolant le spectateur du chaos. On sort de la salle avec une étrange certitude : le surréalisme est notre seule stratégie de défense valide.

À Beyrouth, vingt ans de rides pour filmer la routine du désastre.
Le coup de génie de la réalisatrice réside dans une boucle temporelle particulièrement cruelle pour notre amour-propre. Elle retrouve le protagoniste Réda, vingt ans après l’avoir filmé pour la toute première fois sur cette même corniche. Entre-temps, les cheveux ont blanchi, les rides se sont creusées, mais le décorum de la misère est resté intact. C’est la preuve visuelle que le Liban ne change pas, il se contente de vieillir un peu plus mal.
Le film évite le piège du misérabilisme grâce à la complicité évidente entre la cinéaste et ses personnages. Sa voix-off tisse un dialogue intime, presque murmuré, avec ces trois sentinelles d’un monde en lente décomposition. Les plans larges de la mer contrastent violemment avec l’étouffement des rues labyrinthiques de la capitale libanaise. Et les poissons volent au-dessus de nos têtes est une œuvre salutaire sur la mémoire et la résilience forcée. Un film indispensable, surtout pour ceux qui ont la chance d’avoir une invitation et du temps pour aller au cinéma.
