Pourquoi la résistance libanaise ne s’est pas peinte comme la résistance palestinienne ?
Liban et Palestine, une même douleur, des images différentes.

Au Moyen-Orient, la guerre n’est jamais une abstraction. Elle traverse les maisons, les corps, les silences. Entre le Liban et la Palestine, les blessures se répondent, presque comme un écho ancien. Pourtant, face à une réalité parfois similaire, les artistes n’ont pas peint de la même manière. D’un côté, des figures debout, enracinées, presque sculptées dans la toile. De l’autre, des traces, des fragments, des absences. Cette différence ne relève pas du hasard. Elle raconte deux manières de résister, deux manières de survivre.
La Palestine, peindre pour exister.
Depuis 1948, la peinture palestinienne s’est imposée comme un acte de survie. La Nakba n’a pas seulement déplacé des populations, elle a aussi arraché des repères. Face à ce vide, l’image devient essentielle. Les artistes comme Sliman Mansour ont très tôt compris que peindre, c’était refuser de disparaître. Ses scènes de l’exode montrent des foules en marche, des regards lourds, mais toujours dignes.
Avec Sliman Mansour, la terre devient presque un personnage. Ses figures portent Jérusalem sur leur dos, comme un fardeau sacré. Le corps humain incarne alors toute une nation. Même dans le dessin, la résistance reste frontale. Naji al-Ali, avec son personnage Handala, donne un visage universel à l’exil et à la révolte silencieuse.
Dans cette peinture, l’ennemi est identifiable. L’occupation est visible, nommée, affrontée. L’image devient une arme symbolique. Elle affirme une présence. Elle refuse l’effacement.

Le Liban, peindre la guerre plutôt que l’occupant.
Au Liban, la trajectoire est différente. La guerre civile, les invasions, les divisions internes ont brouillé les lignes. L’ennemi n’a pas toujours été unique. Parfois, il était extérieur. Souvent, il était aussi intérieur. Cette complexité a profondément marqué les artistes.
Plutôt que de représenter une résistance directe, beaucoup ont choisi de peindre la fracture. L’absence devient centrale. La mémoire remplace la confrontation. La toile ne montre pas toujours un corps debout, mais une trace, une disparition, une ruine.
Cette orientation explique pourquoi la peinture libanaise donne souvent le sentiment d’un retrait. Non pas par manque de courage, mais par lucidité. Comment représenter une résistance claire quand la guerre elle-même est fragmentée ?
Liban et Palestine, quand la résistance reprend corps.
Et pourtant, certaines œuvres échappent à cette dispersion. Elles ramènent la peinture à quelque chose de plus brut, plus incarné. C’est ici que le travail de Abed El Hamid Baalbakis’impose avec force. Chez lui, la matière est dense. Le corps est présent. Les figures ne fuient pas. Elles tiennent.

Ses personnages semblent porter le poids de la terre et de l’histoire. Il ne peint pas seulement la guerre. Il peint la dignité face à la guerre. Cette différence est essentielle. Elle redonne à l’image une dimension de résistance directe.
Dans une approche proche, Hassan Jouni s’ancre lui aussi dans le Sud. Ses œuvres portent les traces des destructions et des absences. Mais derrière chaque paysage, il y a une présence humaine, presque silencieuse, qui refuse de disparaître.
Ici, la résistance n’est plus diffuse. Elle devient visible, presque tangible.
Beyrouth, terre de croisements.

Il faut aussi rappeler que le Liban, et Beyrouth en particulier, ont accueilli de nombreux artistes palestiniens. Cette présence a profondément marqué la scène locale. Des figures comme Mustafa al-Hallaj ou Burhan Karkutli ont travaillé au Liban, apportant avec eux une peinture de résistance plus directe, plus narrative.
Cette coexistence crée une situation unique. La résistance s’exprime sur le sol libanais, mais elle n’est pas toujours portée par des artistes libanais eux-mêmes. Comme si l’image de la lutte circulait, sans jamais totalement s’ancrer.
Deux manières de ne pas disparaître.
Au fond, la différence est là. La Palestine peint pour affirmer qu’elle existe encore. Le Liban peint pour ne pas oublier ce qui a été perdu. Dans un cas, l’image est un cri. Dans l’autre, elle est une mémoire.

Mais aujourd’hui, une question demeure. Une nouvelle génération d’artistes libanais pourrait-elle réunir ces deux élans ? Peindre à la fois la mémoire et la résistance, l’absence et la présence. Redonner au corps sa place, sans renoncer à la complexité.
Peut-être que la réponse est déjà en train de naître, quelque part, dans un atelier, face à une toile encore blanche.
