L’or, le mauve et le sang : la mémoire florale du Sud-Liban.

Certains paysages semblent éternels. Ils n’ont pas toujours habité la terre. Pourtant, ils ont épousé notre âme. Le Sud-Liban reste une toile aux couleurs impossibles. C’était avant que le ciel ne s’embrase. C’était avant la fureur de la guerre. Aujourd’hui, les bombes israéliennes effacent la vie. Elles rasent des villages millénaires. Elles calcinent les collines sous le vent. Le Sud continue de respirer en nous, grâce au souvenir de ses arbres (mimosas, jacarandas …). Ce métissage végétal symbolisait jadis une beauté pure. Il est désormais meurtri.
La broderie des saisons : quand le Sud s’habillait de lumière.
Le Sud se réveillait par un miracle jaune. C’était bien avant la désolation des hommes. Le mimosa venait de la lointaine Australie. Il est arrivé à la fin du XIXe siècle. Ses racines devaient retenir la terre. Il s’est si bien naturalisé et semblait sourdre directement du calcaire libanais. Personne n’avait besoin de le planter.
Le mimosa conquérait les pentes sauvages. Il bordait toutes les routes escarpées. Il offrait aux villages perchés une armure d’or. Puis succédait la mélancolie douce des Jacarandas. Leur feuillage fin rappellait précisément celui du mimosa. Il venait d’Amérique du Sud.

Des émigrés revenus du Brésil les ont importés. Les Jacarandas sont devenus les arbres de la Saha. C’est la place du village. En mai, leurs clochettes mauves tombaient en pluie. Elles couvraient les parvis des lieux de culte. Leur poésie violette épousait la pierre. Elle croisait le parfum de la meryamiyé sauvage.
Les flamboyants restaient plus rares et précieux. Ils apportaient enfin leur touche de feu. C’était un rouge clair, nuancé de jaune. Il annonçait les chaleurs de l’été.
Le paradis profané des jacarandas et des mimosas, une beauté suspendue.
Regarder aujourd’hui les photos de ces collines et de ces places publiques, c’est ressentir une nostalgie qui déchire le cœur. Le Sud, ce coin de paradis autrefois si texturé, est aujourd’hui le théâtre d’une entreprise de destruction systématique qui n’épargne ni la pierre, ni l’humain, ni l’arbre.

Là où le mauve du Jacaranda offrait une ombre bienveillante aux anciens du village, il ne reste souvent que des ruines et des branches calcinées. Les mimosas sauvages, qui fleurissaient fièrement face aux vents, brûlent sous le phosphore blanc. Ce peuple de l’ombre, destructeur par essence, arrache au paysage ses couleurs pour n’y laisser que le gris de la cendre et le noir de la terre brûlée.
Pourtant, écrire sur ces arbres, c’est refuser leur disparition. Le souvenir de ce Sud paré d’or, de mauve et de rouge n’est pas un deuil ; c’est une promesse de résistance. Car si les racines du mimosa ont su autrefois dompter la roche du Sud, elles gardent en elles la mémoire de la vie, prêtes à renaître un jour sur les collines libérées.
