Adieu à Sleiman Mansour, architecte de la mémoire palestinienne.

Il est des nouvelles qui traversent l’âme comme un poignard. Sleiman Mansour s’en est allé, s’éteignant sans avoir vu sa terre enfin affranchie de l’occupation qu’il n’a cessé de conjurer.
Pour qui a croisé son œuvre, le choc est immense. C’est tout un pan de la conscience visuelle de la résistance qui bascule dans l’immortalité. Il laisse derrière lui un vide abyssal, mais aussi un héritage d’une inestimable dignité.
Le poids de la terre sur les épaules.
On ne peut évoquer Sleiman Mansour sans revoir immédiatement cette toile iconique : Le Porteur (Jamal Al Mahamel), cet homme courbé sous l’effort, portant sur son dos la vieille ville de Jérusalem et le Dôme du Rocher.
Ce dos courbé n’est pas celui de la défaite, c’est celui de la permanence. Il symbolise le poids de l’histoire, l’exil intérieur et l’impossible arrachement à ses racines. À travers des textures brutes, parfois pétries de boue et de paille, Mansour a sculpté la douleur d’un peuple pour en faire une armure de beauté. Ce porteur, c’était lui, c’était chaque Palestinien portant le mémorial d’une patrie spoliée à bout de bras à travers les décennies.
Une résistance façonnée par les pigments de la patrie.

L’art de Sleiman Mansour a toujours refusé l’effacement. Lorsque les matériaux traditionnels manquaient ou que la censure menaçait, il allait puiser la couleur dans la terre même de Cisjordanie.
Ses toiles respirent l’argile, le sang, la sueur et l’espérance têtue. Il a peint l’humanité de ses frères et sœurs non pas comme des victimes passives, mais comme les gardiens d’un feu sacré. Chaque coup de pinceau était un acte de présence, un pied de nez au néant et à l’amnésie que l’occupant tente d’imposer.
Sleiman Mansour est mort sans voir l’aurore.
C’est la tragédie des géants de la liberté : s’éteindre au milieu du gué. Savoir qu’il s’en est allé sans voir la promesse de la libération se matérialiser serre la gorge.

Pourtant, les artistes de la trempe de Mansour ne meurent pas vraiment. Ils confient leur flambeau aux générations futures. S’il n’a pas vu la terre libre de ses yeux de chair, ses tableaux, eux, continueront de veiller comme des sentinelles éternelles.
« Ils ont voulu effacer les pierres, il en a fait des cathédrales sur ses toiles. »
Sa mort n’est qu’une manière de refuser le silence. Repose en paix, maître. Ton fardeau est désormais celui de l’humanité, gravé dans la lumière de sa mémoire.
