Khatoun Salma : une poétesse effacée, mémoire vivante de Beyrouth.
Une rencontre suspendue dans le temps.

Il y a des rencontres qui ne durent que quelques minutes, mais qui laissent une empreinte infinie. Elle était là, discrète, lumineuse, présente sans bruit au milieu du tumulte de la cérémonie d’hommage du célèbre écrivain Elias Khoury , le 15 septembre 2025, à la Bibliothèque nationale à Beyrouth … Une femme douce, discrète, profondément habitée. Une poétesse.
Ce jour-là, dans une salle chargée de mémoire, elle parlait avec délicatesse, comme si chaque mot avait été pesé, vécu, traversé. Elle avait promis de m’offrir ses recueils. Un geste simple, presque banal, mais aujourd’hui devenu vertigineux. Car ce rendez-vous n’a jamais eu lieu. Le lendemain, tout s’est interrompu. J’ai perdu ses coordonnées à cause d’un vol. Un vol banal. Celui de mon portable mais qui a brisé mes liens.
La vie d’une poétesse emportée par l’absurdité de la vie.
Le 8 avril 2026, au cœur de Beyrouth, dans un quartier éloigné de toute ligne de front, quatre missiles ont réduit un immeuble en poussière. Elle s’y trouvait, avec son mari.
Khatoun n’était pas une combattante. Elle n’était pas engagée politiquement. Elle écrivait… des poèmes. Et pourtant, elle est devenue une victime parmi des centaines d’autres. Une existence balayée sans raison, sans logique, sans réponse.
Ce qui reste, c’est cette question insoutenable : comment une vie aussi silencieuse, aussi intérieure, peut-elle être fauchée avec une telle violence ?
Une œuvre presque invisible, mais profondément réelle.
Elle écrivait. C’est peut-être cela le plus important. Deux recueils émergent comme des fragments de mémoire :
- Les derniers pensionnaires de la lune
- J’ai enlacé une femme qui attend
Des titres déjà habités par l’absence, l’attente, le manque. Son écriture, dit-on, était fragmentée, symbolique, traversée par une quête impossible : saisir ce qui échappe — la douleur, l’amour, l’inachevé.
Et pourtant, ses livres sont difficiles à trouver. Son nom change d’une langue à l’autre. Son visage apparaît puis disparaît dans les flux numériques. Comme si le monde n’avait pas eu le temps de la reconnaître.
La deuxième disparition d’une poétesse : l’oubli.

Il existe une mort plus lente que la première : celle de l’effacement.
Quand une poétesse n’est plus qu’un nom incertain, ses mots ne circulent plus.
Quand sa vie se résume à une ligne dans un article, elle disparaît une seconde fois. Mais refuser l’oubli, c’est déjà résister. Ce texte est une tentative. Une trace. Un refus.
Parce qu’elle a existé, qu’elle a écrit et qu’elle a touché, ne serait-ce qu’un instant, ceux qui l’ont croisée. Elle était une voix fragile dans une ville brisée. Une femme qui cousait des mots comme on recoud des blessures invisibles. Une présence douce dans un monde brutal. Et maintenant, elle est devenue mémoire.
Peut-être que son œuvre restera incomplète, que ses livres ne seront jamais largement lus. Peut-être que son nom continuera de flotter entre plusieurs orthographes, plusieurs langues, plusieurs silences. Mais il suffit d’une chose pour qu’une poétesse survive : quelqu’un qui se souvient.
